Parcours

 

 

J’ai réussi à m’exprimer plastiquement tard. Il est cependant bien que j’ai réussi à m’imposer de passer outre ce que j’appelais jusqu’ici « tabou ».

 

        Enfant, on m’a dit que je n’étais pas faite pour l’art. J’avais 7 ans, et le verre cannelé que papa m’avait demandé de dessiner n’était pas vraiment un exercice facile ! Je me suis sentie comme libérée en entendant le verdict paternel, prononcé au bout du quart d’heure de tensions et d’ennui que j’avais passé.

 

         Que ce soit à la maison ou dans l’atelier de mes parents, les couleurs, les formes et la matière faisaient partie de mon univers. Mais je comprenais quand même difficilement comment une grande tache, bleue, pouvait représenter un lac. Cependant, au fur et à mesure que l’on m’expliquait que c’est ainsi que peuvent être vus l’eau et les bords d’un lac, j’en acceptai l’idée et la trouvai même amusante. Les adultes aussi s’amusaient à leur façon ! Mais pourquoi le thème n’aurait-il pas pu être « une clé qui s’est perdue ? » Une simple clé, toute petite, minuscule, égarée, noyée dans un champ de blé, vert, énorme…

 

Lorsqu’à onze ans j’ai franchi pour la première fois le seuil du Louvre, je suis restée médusée devant les pièces de la collection égyptienne. Je n’arrivais pas à détacher mon regard des statues, que je trouvais divines. Je n’arrêtais pas de me demander pourquoi, de nos jours, on ne sculptait plus des dieux aussi beaux. A la même époque, je découvris les œuvres d’Henry Moore et de Brancusi, qui m’émurent tout autant. Je percevais la tendresse d’une mère tenant son enfant dans les bras, la beauté du coq tendu vers son chant, la forme virevoltante du poisson filant dans l’eau. J’aurais voulu tout m’approprier, tout l’univers que je découvrais et qui m’offrait tant d’harmonie et de magie. J’étais Alice au pays des merveilles !

 

Plus tard, j’allais découvrir dans les livres d’autres chefs-d’œuvre et d’autres génies. J’étais fascinée et triste en même temps : je me disais que jamais je n’allais pouvoir rivaliser avec l’un d’entre eux. Picasso avait commencé le dessin à 5 ans, Mozart donné son premier concert à 4. Et moi, adolescente, je ne savais ni dessiner, ni jouer d’un quelconque instrument. J’avais renoncé à la danse classique, seule discipline artistique dans laquelle je m’étais engagée, seule, et que j’avais suivie avec passion. Le théâtre et le métier d’acteur, qui avaient nourri mes rêves d’enfant, s’étaient évanouis depuis longtemps, une fois compris que je n’avais pas de diction. Je me sentais perdue, ne sachant pas quelle direction suivre.

 

        A quinze ans, en découvrant les musées new-yorkais je suis restée encore plus impressionnée, et ce d’autant plus que, les visitant seule, je ne pouvais partager mes impressions avec personne. Je me demandais ce qui pouvait guider la constitution d’une collection, ce qui motive avant tout l’acquisition d’une œuvre. Le nom de l’artiste ? Sa notoriété ? Le sujet ? La provenance ? L’émotion ressentie devant l’œuvre ? J’ai passé des heures au MOMA à contempler « Guernica » et plus de deux semaines au Metropolitan, en essayant de percer les mystères des collections, de comprendre comment un tel musée, constitué uniquement de donations, avait pu voir le jour.

 

         Les connaissances accumulées au fil des années, toutes les interrogations relatives au processus créatif, revenaient en moi avec force, mais aussi avec une certaine appréhension. La famille comptait déjà deux artistes, et la présence de mon père, imposante, m’inhibait. Je m’interdisais toute seule de franchir le cap de la création, et ce, d’autant plus que l’esprit compétitif de mon père m’ordonnait presque une retraite forcée. A 17 ans, après avoir raté le concours d’entrée dans une école de cinéma réputée, j’ai ressenti les tribulations du métèque du Précis de décomposition de Cioran.

 

        J’allais trouver ma voie plus tard, en étudiant l’Histoire de l’art à la Sorbonne. En ce qui concerne l’art classique, les approches et la méthodologie, l’iconographie, l’iconologie, l’analyse critique et les autres enseignements ont éveillé en moi curiosité et intérêt. Le vrai déclic s’est cependant produit en suivant les cours d’art contemporain. « De la part du spectateur, l’art doit susciter des interrogations », m’a confié Marc Le Bot, mon directeur de Maîtrise. « Si l’œuvre que l’on regarde ne crée aucune émotion, ou bien on ne sait pas regarder, ou bien il ne s’agit pas d’art ». La démarche créative que je n’avais considérée jusque là que comme une pure évidence – l’idée exprimée avec maîtrise et talent par l’artiste – m’apparaissait soudain sous un angle nouveau, complexe, mystérieux.

 

          A la même période, en multipliant la visite des expositions et des musées, j’ai découvert Diego Giacometti et Claude Lalanne. Leurs œuvres reflétaient une poésie d’une originalité qui trouverait sa place entre la création artistique pure et les arts décoratifs. Dans les deux cas, les motifs empruntés à la nature – éléments végétaux ou animaux, matérialisés en métal ou en plâtre – sont détournés de leur sens initial, l’objet final étant amusant, voire ludique et insolite, bien que doté d’une incroyable fonctionnalité. Je me suis dit alors que si je pouvais choisir une place sur l’échelle des arts, c’est à ce croisement que je voudrais me situer. Mais loin de moi l’idée de me lancer, et ce en dépit de mon désir de faire, de fabriquer de mes propres mains. Je considérais que j’avais passé l’âge de l’apprentissage, et puis le verdict de mon père continuait de résonner dans mes oreilles.

 

          J’ai ainsi fait une carrière professionnelle… non pas dans la sphère de l’Histoire de l’art, où les possibilités étaient plus que restreintes, mais dans la communication, domaine qui m’a assuré un gagne-pain pendant de nombreuses années et où je puis dire, sans modestie aucune, que j’ai réussi. Si la bureaucratie et la pénible hiérarchie des institutions où j’ai travaillé ne m’avaient pas lassée, j’y serais encore.

 

Dans les années 90, ayant abandonné la communication, j’ai commencé à faire des objets inspirés des classiques que j’admirais. Peu après avoir vu une rétrospective Yves Klein à Beaubourg, je commençais un panneau décoratif en pensant à un « Monologue sans titre » de 1962. Lorsqu’il l’a découvert, le commentaire élogieux, bien qu’un peu « piqué » de mon père a été : « Je n’aurais pas cru que tu avais autant de sens esthétique ! » Le ton me laissait comprendre que j’avais marché sur un terrain réservé. Comme si j’avais dépassé la limite des convenances. J’ai continué de faire, en cachant cependant tout aux regards profanateurs extérieurs.

 

         Au début des années 2000, j’ai demandé à mon père de me faire une table en bronze, inspirée de Diego Giacometti. L’idée lui a sûrement plu, mis à part le fait qu’elle ne lui appartenait pas… Quelques années plus tard, j’ai découvert par hasard toute une série de pièces en bronze signées Nicodim, dont il ne m’avait jamais parlé ! Il avait gardé le livre des œuvres de Diego que je lui avais prêté, et chaque fois que je voulais le récupérer, il me demandait de lui laisser pour quelque temps encore… Ma table n’a jamais vu le jour, Nicodim nous quittant avant de la réaliser, laissant son atelier tel une parenthèse ouverte, tel une invitation qui m’était adressée…

 

         Après sa disparition, me lançant presqu’un défi, j’ai commencé le projet de la table, découvrant petit à petit combien était dure sa matérialisation. Je saisissais pour la première fois la différence entre le plan imaginé et le résultat obtenu. L’idéal rêvé initialement avait produit un résultat décevant, car je n’avais pas tenu compte d’impératifs techniques. La simplicité des formes à laquelle j’avais aspiré était devenue chargée, lourde. Les lignes pures et minimalistes que j’avais projetées étaient comme tourmentées, laborieuses, forcées. Je n’avais pas devant les yeux l’objet japonisant imaginé, mais une table tortueuse, étrange, presque baroque. L’art, comme un crime parfait, s’élabore dans le temps. Et je n’avais plus le choix : il fallait que je continue.

 

 

       Dans ce que je compose, je retrouve les mécanismes compliqués, les étapes répétées et répétitives de la « monotonie des passions ». Les éléments végétaux que j’utilise constituent mon point de départ. Ne pensant guère à imiter la nature dans sa perfection, je m’efforce de me l’approprier, en traduisant ses expressions dans mon propre langage plastique.

 

         Il en ressort des pièces insolites, en bronze, en cuivre ou en argent, investies de fonctions pratiques : une paire de couverts de salade avec des feuilles de ginkgo biloba, une théière à partir d’un artichaut, un vase tiré d’une graine de coco, un autre tel un fenouil géant, un plateau à partir d’une feuille de nénuphar géant, un pendentif fait d’un papillon dans son sarcophage, un bracelet en feuilles d’eucalyptus, une broche à partir d’une branche de gui, un store avec des papillons, etc. Je voudrais que mes objets puissent murmurer un peu de l’envoûtement, de la magie et de la poésie que la nature m’insuffle.

 

 

Ilinca Nicodim

Paris, novembre 2009